Alimentation : pourquoi il n’y aura pas de baisse des prix en 2024 

Le gouvernement veut avancer la date des négociations commerciales entre distributeurs et industriels pour prendre en compte la chute du cours de certaines matières premières. Pour les parties prenantes, l’impact serait en réalité marginal.

Faire baisser les prix en rayon, c’est l’objectif du projet de loi de Bercy avançant la fin des négociations commerciales d’un mois – au 15 janvier pour les multinationales, au 31 décembre pour les PME de moins de 350 millions d’euros de chiffre d’affaires. Et c’est peine perdue selon les industriels comme les distributeurs.

Alors que le texte doit être examiné cette semaine au Sénat, chaque partie estime que les hausses de prix perdureront à l’issue du bras de fer entre les commerciaux. Mais avec, toutefois, un net ralentissement de l’inflation.

« Force est de constater qu’il n’y aura pas de déflation comme le voulait Bruno Le Maire. Selon les produits, les demandes vont s’élever entre 1 % à 3 %, contre 10 % à 20 % l’an dernier », estime le patron d’un des 75 grands industriels de l’agroalimentaire concernés.

Le poids relatif de la matière première

Un avis partagé par le représentant d’un autre géant mondial de l’alimentaire. « Sucre, fruits, emballages et salaires n’ont pas vu leurs coûts baisser. Les choses se sont améliorées côté énergie, mais cela reste à un niveau élevé. Nous allons demander entre 4 % à 5 % de hausse, après une année terrible pour notre rentabilité en 2022 », confie-t-il sous le couvert de l’anonymat.

Le prix du sucre a atteint un sommet historique, comme celui cacao. Les salaires – en hausse de 4 % en moyenne dans l’agroalimentaire en 2023 – pèsent également dans la balance. Résultat, si les chiffres d’affaires ont progressé, les marges sont sous pression. Environ un tiers de la hausse des coûts, selon les industriels, n’a pas encore été répercuté. Le professeur Philippe Chalmin, président de l’Observatoire des prix et des marges, rappelle cependant que « la matière première agricole ne représente que 10 % à 40 % du prix final des produits alimentaires » , ce qui relativise l’impact des cours mondiaux.

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Après dix ans de déflation des prix alimentaires, un retour en arrière semble donc peu probable. L’inflation est bel et bien de retour dans les rayons. Même si la baisse des volumes de grandes marques, au profit des marques distributeurs, inquiète. « Aujourd’hui, en plus de la R&D et du marketing, on doit investir massivement dans la RSE. Comment fait-on ? », interroge un industriel.

Décarbonation

Les marges de l’agroalimentaire, que l’Insee voit remonter plus que ne le disent les industriels (au point qu’ils demandent à l’institut national de modifier ses règles de calcul), servent aussi à financer la décarbonation de leur production que des clients comme Carrefour exige à l’horizon 2026. « Une vache nourrit aux graines de lin émet moins de méthane, mais ça augmente de 15 % le prix de l’alimentation », explique un bon connaisseur de l’élevage.

La petite musique de nouvelles hausses de prix, même légères, est jouée par le grand orchestre du lobby des industriels. Ils ne veulent pas de retour à la déflation qui prévalait avant la loi Egalim . C’est une antique posture de négociations. Mais les distributeurs semblent aujourd’hui de plus en plus convaincus que cela sera aussi une réalité. « Il n’y aura pas de baisse des prix. Les industriels arrivent avec des demandes de hausse de 5 % à 25 % », a tranché Michel-Edouard Leclerc le 17 octobre sur BFM Business.

Avec des demandes de hausse de 8 % en moyenne, il sera impossible d’arriver à -2 %.

Un grand concurrent juge le propos tactique. L’enseigne la moins chère et qui gagne des parts de marché a intérêt à agiter l’épouvantail d’un marché haussier. Thierry Cotillard, le patron d’Intermarché, a estimé dans « Les Echos » qu’au regard de l’évolution des coûts de ses 56 usines, il serait possible d’obtenir une baisse de 2 % à 4 % des tarifs. « Avec des demandes de hausse moyenne de 8 %, il sera impossible d’arriver à -2 % après les négociations. Ce sera plutôt +2 % à 4 % », admet aujourd’hui le dirigeant d’une autre enseigne.

Engorgement redouté

Finalement, l’idée d’avancer la date des négociations, qu’a suivie Bruno Le Maire à la demande de distributeurs, plus très sûrs de pouvoir tenir leurs promesses, finit par encombrer toutes les parties. « Nous étions demandeurs de renégociations sur les seuls produits en baisse », se défend Jacques Creyssel , le délégué de la Fédération du commerce. « On a remis en cause la crédibilité d’un modèle dans l’agroalimentaire sur la base de 5 multinationales » s’étrangle un fournisseur.

Ce que redoutent les négociateurs, avec ces nouvelles dates, c’est un engorgement. « Nous avons 5 contrats à signer, avec Carrefour, Intermarché ou Leclerc ; eux, ce sont des centaines », note un chef d’entreprise qui rappelle : « In fine, c’est le distributeur qui a la main, il a le chéquier. »

Ne pas sacrifier les vacances de Noël

Chaque filière défend son pré carré. Le secteur du lait, par exemple, va demander, dans un amendement au Sénat, d’être exempté de l’avancée des négociations, et conserver comme date limite fin février. Comme le gouvernement, les parlementaires sont tiraillés entre la préservation des finances des agriculteurs, la réindustrialisation et la sauvegarde du pouvoir d’achat des Français.

Pour la majorité des entreprises (celles de moins de 350 millions de chiffre d’affaires), la date butoir est fixée au 31 décembre. La Fédération du commerce et l’Association des industries alimentaires poussent pour un recul au 15 janvier, avec une clôture au 31 janvier pour les multinationales. Car aller vite peut faire monter les prix.

« La certification des coûts agricoles qu’exige la loi Egalim 2 est faite par descommissairesaux comptes tiers de confiance. Ils ne seront pas prêts au 15 janvier, souligne un fin connaisseur du dossier. Faute d’évaluation précise, les industriels vont donc maximiser leurs demandes pour se protéger. » Le risque vaut pour tous les coûts : plus on avance l’envoi des tarifs, moins les prévisions sont précises et plus les industriels demanderont des marges de sécurité.

Le cas des PME

Autre écueil : la demande des PME, via leur syndicat la FEEF, d’un traitement prioritaire, pour que les grands groupes ne prennent pas toute la place dans les linéaires. « Cela va créer un précédent, et des différences de droit commercial entre acteurs d’un même marché, estime un industriel. Pourquoi pas demain une TVA plus faible sur l’offre des PME ? »

Somme toute, seuls un millier de produits (un hypermarché en vend 20.000) à base de blé, ou encore l’huile de tournesol et certaines volailles, devraient connaître une baisse sur les étiquettes. « On a trop d’offres et trop de distributeurs, regrette un industriel. Cela conduit à une guerre des prix, ce qui n’est pas le cas dans les autres pays européens. » En attendant une éventuelle concentration, la concurrence s’exerce et elle n’aime pas forcément l’urgence.

Par Philippe Bertrand et Dominique Chapuis – A retrouver en cliquant sur Source

Source : Alimentation : pourquoi il n’y aura pas de baisse des prix en 2024